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Inflation, déflation : la lecture nuancée de Jean-Marc Daniel face aux incertitudes économiques

L’actualité économique de la semaine fut largement dominée par la volatilité des prix de l’énergie, sur fond d’inquiétudes géopolitiques au Moyen-Orient, et certains observateurs y voient les prémices d’un retour de l’inflation. Pourtant, pour l’économiste Jean-Marc Daniel, professeur à l’ESCP, l’usage du terme inflation relève autant d’une erreur d’analyse que d’un risque pour les choix de politique monétaire. Selon lui, confondre la hausse ponctuelle des prix avec une inflation structurelle pourrait susciter des réponses inadaptées des banques centrales, aggravant la vulnérabilité des économies déjà fragilisées.

Si les prix à la consommation ont effectivement subi de vives poussées sous l’effet des tensions énergétiques, Daniel rappelle que le contexte actuel s’éloigne du schéma inflationniste classique. Pour qu’un environnement soit qualifié d’inflationniste, il doit s’agir d’une hausse durable et généralisée des prix, phénomène inexistant selon lui. L’exemple du choc pétrolier des années 1970, où les prix sont restés durablement élevés après leur envolée, contraste avec les soubresauts récents : en 2022, le gaz a certes vu son prix décupler, mais l’ajustement à la baisse fut tout aussi rapide. L’écosystème pétrolier a par ailleurs beaucoup évolué depuis un demi-siècle, la diversification des producteurs mondiaux ayant limité le pouvoir de l’Opep et favorisé davantage de flexibilité sur les marchés, ce qui tempère la perspective d’une flambée prolongée des prix.

Selon Daniel, le véritable enjeu réside aujourd’hui dans la diffusion de la pression déflationniste à l’échelle mondiale. Il identifie des facteurs structurants, notamment l’augmentation massive de la main-d’œuvre sur les marchés, conséquence de l’exode rural en Afrique et en Inde. L’intégration de centaines de millions d’actifs engendre une concurrence salariale accrue, alimentant une dynamique de baisse des prix. Ce phénomène, accentué par l’essor de l’intelligence artificielle, pourrait conduire à une modération durable des prix à la consommation – une tendance déflationniste susceptible de redistribuer autrement les gains de pouvoir d’achat.

La politique monétaire, longtemps centrée sur le contrôle de l’inflation, se retrouve aujourd’hui face à un dilemme. Malgré l’interventionnisme massif des banques centrales depuis la crise de 2008, l’augmentation de la base monétaire n’a pas généré l’inflation espérée. Comme le souligne Jean-Marc Daniel, cet excès de liquidité ne se traduit plus dans les prix des biens et services, mais alimente la valorisation des actifs. Cette réallocation vers l’immobilier, l’or ou d’autres placements tangibles témoigne d’une quête de sécurisation de l’épargne à une période où les marchés traditionnels peinent à offrir lisibilité et rendement. Cette tendance pose la question plus large de la matérialisation du capital, et renforce l’attrait pour des véhicules d’investissement diversifiés, notamment les actifs physiques dont la valeur peut se montrer plus résiliente en phases d’incertitude économique.

Ce déplacement de la création monétaire vers les actifs – plutôt que l’économie réelle – expose cependant à d’autres risques systémiques, dont la survalorisation de certains marchés ou la montée de nouvelles bulles financières. Dans ce contexte, les épargnants privilégient souvent la diversification patrimoniale : or, immobilier, objets d’exception, autant de supports qui permettent de matérialiser un capital devenu volatil dans sa forme purement monétaire. Paradoxalement, cette stratégie individuelle de protection patrimoniale s’inscrit dans un environnement global où la dette publique atteint des niveaux sans précédent.

Pour Daniel, une faible déflation présente moins de risques pour les ménages – qui pourraient voir leur pouvoir d’achat s’accroître grâce à des prix en retrait – que pour les États dont le niveau d’endettement limite la marge de manœuvre. Le scénario d’un endettement croissant, justifié par l’anticipation d’une inflation salvatrice, se heurte à la réalité d’un contexte où cette inflation ne se matérialise pas. Dès lors, la fragilité des finances publiques nationales, notamment en France, Italie ou Espagne, pourrait devenir la source majeure de déstabilisation économique au cours des prochaines années.

Face à ces bouleversements, l’avènement de nouveaux marchés émergents, soutenus par des accords de libre-échange avec l’Asie ou l’Amérique du Sud, pourrait dessiner une nouvelle géographie de la croissance mondiale, loin des centres traditionnels occidentaux. Dans un monde en recomposition, la sécurisation de l’épargne – par la diversification et la matérialisation partielle des placements – devient une préoccupation croissante, à mesure que les certitudes traditionnelles du système bancaire et monétaire sont remises en question.

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