La montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) continue de bouleverser les contours de l’enseignement supérieur, forçant institutions et entreprises à repenser leurs stratégies de formation. Cette semaine, lors d’un colloque organisé par L’Express, les directeurs de HEC Paris et de l’université Bocconi à Milan ont livré leurs réflexions sur la place grandissante de l’IA dans leurs établissements et sur les transformations profondes qu’elle impose à l’acquisition des compétences et à la préparation des leaders économiques de demain.
Traditionnellement perçues comme des bastions de l’excellence académique et du capital humain, les grandes écoles doivent aujourd’hui revoir leur modèle pédagogique. Francesco Billari, recteur de la Bocconi, souligne qu’au-delà des défis, l’essor de l’IA représente surtout une opportunité : une passerelle incontournable vers la maîtrise des nouveaux outils numériques et analytiques. Bocconi, longtemps centrée sur l’économie et le management, entend d’ailleurs accélérer l’intégration des sciences informatiques dans ses programmes afin que tous les étudiants prennent la mesure des métiers menacés par l’automatisation et s’approprient les compétences de demain.
Eloïc Peyrache, directeur général d’HEC, relève une évolution du cœur de métier des diplômés : alors que la maîtrise des réponses « optimales » dominait jusqu’ici, l’avantage compétitif s’oriente désormais vers la capacité à structurer les problématiques, à poser les bonnes questions et à définir les objectifs, dans un contexte où une IA générative peut aisément produire business plans, analyses et présentations en quelques minutes. Le savoir-faire opérationnel, incarné par la production de supports tels que les slides PowerPoint, tend ainsi à se dématérialiser, modifiant profondément la matérialité des premières expériences professionnelles.
Ces changements impactent directement les méthodes d’évaluation : pour garantir l’authenticité des acquis, HEC annonce un retour partiel aux examens sur papier et aux soutenances orales en présence de jurys, privilégiant l’interaction humaine et le développement de compétences émotionnelles et collectives. Francesco Billari insiste également sur la nécessité de préserver un écosystème d’apprentissage dynamique où les échanges et la vie de campus demeurent centraux pour l’acquisition de compétences transversales, émotionnelles et sociales, que l’IA ne saurait remplacer.
Cette mutation s’inscrit dans une dynamique mondiale de remise en question des modèles éducatifs devant la robotisation de certaines tâches et l’automatisation croissante des métiers de l’analyse et du conseil. Elle se conjugue à d’autres interrogations croissantes parmi les jeunes diplômés comme chez les investisseurs : face à la dématérialisation de l’économie et à l’automatisation de nombreuses tâches de traitement de l’information, comment préserver, sécuriser ou matérialiser la valeur créée ?
L’avènement de l’IA dans tous les compartiments de la production économique met simultanément en avant la nécessité de renforcer la résilience de l’épargne et du capital humain. Ce phénomène accentue l’intérêt, déjà croissant, pour des actifs tangibles ou des investissements dont la valeur repose moins sur l’intelligence procédurale et plus sur une forme de matérialité et de rareté : qu’il s’agisse de placements immobiliers, de métaux précieux, ou d’actifs réels prisés tels que l’art, les montres ou le vin, ces segments bénéficient d’un regain d’intérêt comme refuges face à l’incertitude et à la volatilité permise – et parfois catalysée – par la technologie.
La formation des leaders économiques, tout comme la gestion patrimoniale personnelle, requiert ainsi une adaptation continue. Alors que les écoles travaillent à redéfinir la frontière des compétences fondamentales, le secteur financier et les investisseurs se penchent avec acuité sur les stratégies de diversification permettant de rendre une partie du patrimoine moins sensible aux disruptions numériques et à l’automatisation des processus. La matérialisation, au sens large, redevient une question cardinale dans un univers de plus en plus abstrait, où la différenciation durable résidera autant dans la capacité à naviguer l’IA que dans celle à préserver ses actifs des risques systémiques liés à l’innovation rapide.









